"Un monstre naissant"

Publié le par gallicusmagister

Jean Racine se défend dans la préface de Britannicus (1669) d'avoir inventé un Néron à sa convenance.

Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi. Ils ont dit que je le faisais trop cruel. Pour moi, je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son histoire, et veulent dire qu'il était honnête homme dans ses premières années. Il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savoir que, s'il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours été un très méchant homme. Il ne s'agit point dans ma tragédie des affaires du dehors. Néron est ici dans son particulier et dans sa famille, et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourraient bien aisément leur prouver que je n'ai point de réparation à lui faire.

D'autres ont dit, au contraire, que je l'avais fait trop bon. J'avoue que je ne m'étais pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron. Je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant. Il n'a pas encore mis le feu à Rome, il n'a pas tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs: à cela près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse.

 

Les critiques reprochaient en somme au génial Racine (ci-dessous) d'inventer un Néron à sa fantaisie.

Et pourtant, quand on lit l'historien romain Tacite (Annales livre XIII), on se dit que Racine avait sacrément bien compris Néron.


La coutume voulait (Mos habebatur) que les enfants de la famille impériale (principum liberos), en compagnie des autres enfants nobles du même âge (cum ceteris idem aetatis nobilibus) prennent leur repas (vesci) sous les yeux de leurs proches (in aspectu propinquorum) à une table particulière et plus modeste (propria et parciore mensa). C'est là que Britannicus dînait (illic epulante Britannico), et du fait que ses aliments et sa boisson (quia cibos potusque ejus), un esclave de confiance (delectus ex ministris) les goûtait pour en éprouver la qualité (gustu explorabat), pour éviter que la règle établie soit enfreinte (ne omitteretur institutum) et que, par la mort de l'un et de l'autre, ne soit révélé le crime (aut utriusque morte proderetur scelus), voici la ruse qui fut trouvée (talis dolus repertus est).


La suite est digne d'un roman policier! On lui sert une boisson trop chaude, le goûteur dont c'est le métier la boit, mais non Britannicus, qui fait le difficile.


Après que Britannicus a repoussé la boisson trop chaude (postquam fervore aspernabatur), dans de l'eau froide est versé un poison (frigida in aqua affunditur venenum) qui se répandit dans tous ses membres (quod ita cunctos ejus artus pervasit) de telle façon que la voix lui fut ravie en même temps que la vie (ut vox pariter et spiritus raperetur).


Panique totale chez les courtisans. Agrippine, la mère de Néron, est folle de peur, Octavie, la soeur de Britannicus et mariée à Néron, se sent perdue, Néron déclare froidement que c'est une crise d'épilepsie.


Et Tacite de conclure sobrement:


Cela étant, après un bref instant de silence (ita post breve silentium), recommencèrent les amusements du banquet (repetita convivii laetitia).

Britannicus allait avoir 14 ans, le jour approchait pour lui, le 12 février 55, de prendre la toge virile, le jour peut-être de revendiquer l'héritage de son père, l'empereur Claude.


Publié dans Néron

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Baptiste ER 19/05/2010 16:42


Bonjour,
J'ai dû mal m'exprimer : ce portrait vient de mon site Internet www.ruevisconti.com (rubrique histoire, puis personnages célèbres, puis Racine). C'est portait que j'ai moi-même reproduit d'un très
vieil ouvrage : c'est le propre fils de Racine qui l'a réalisé.
Je vous demandais simplement de mettre en légence sa provenance, du genre "source : www.ruevisconti.com". Merci
Baptiste ER


Je cherche le silence et la nuit pour pleurer 17/05/2010 18:41


Je n'en ai aucune idée, comment ce portrait a-t-il pu arriver depuis le nulle part du net dans un blog de latin désaffecté? A titre personnel, je suis frappé par cette bouche de Louis Racine qui a
un pli si cruel après avoir soupiré tant de jolis vers.


Baptiste ER 16/05/2010 23:20


Bonjour,
Pourriez-vous préciser l'origine du portrait de Racine : www.ruevisconti.com ?
Merci,
Baptiste ER