Quand Montaigne lit dans Sénèque l'affaire Cinna

Publié le par gallicusmagister

On lit dans les Essais de Montaigne (I.23) les hésitations de l'empereur Auguste informé du complot de Cinna:
"Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse ? S’en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que i’ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde ? sera il absoult, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier ? " car la coniuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice.


Le philosophe Sénèque, que Montaigne adapte assez fidèlement, écrivait dans le De Clementia, le monologue de l'Empereur avec lui-même:


"Quid ergo ? ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito ? Ergo non dabit poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta est, non occidere constituat, sed immolare ? " Nam sacrificantem placuerat adoriri.




Ci-contre, un buste romain dans lequel on a voulu voir le portrait de Lucius Annaeus Seneca.





Dans un style moins élégant que Montaigne, mais plus précis (?), les Senatores essaient de traduire:

"Pourquoi donc? Je demeurerai sûr et je laisserai mon meurtrier se promener tandis que moi je serais inquiet? Donc il devrait pas avoir de châtiment? Autant que j'ai sauvé de tant de guerres civiles et navales et après que la paix universelle soit, il a délibéré de me meurtrir, mais aussi de me sacrifier. Ne pas décider à le tuer, mais c'est immoral." Il avait été décidé de le tuer pendant qu'il se sacrifiait.


Et la suite?


Les trois Patres nous racontent les remords de l'Empereur:

Il se tut, puis se mit en colère plus contre lui-même que contre Cinna: "Pourquoi vis-tu s'il importe à tant de gens que tu meures?"


Les Equites nous content l'intervention de Livie, la digne épouse du Prince:

" Livia, sa femme, l'interpella enfin: " Admettras-tu mes conseils de femme? lui dit-elle. Fais comme les médecins: quand certains remèdes ne fonctionnent pas, ils essayent le contraire. Lépidus a suivi Salvidiénus; Muréna, Lépidus, Caepio, Muréna; Egnatius, Caepio: ta sévérité n'a pas été profitable. Pardonne à Cinna, il t'a déjà attaqué, il ne peut plus te nuire."


Les Tribuni nous offent leur version du paisible entretien qu'Auguste eut avec Cinna:

  "Je te demande d'abord: ne m'interromps pas au milieu de mon discours; il te sera donné un temps libre pour parler. Je ne t'ai pas gardé en mémoire, alors que j'étais venu au camp, seulement comme un ennemi intime, mais comme un ennemi né. Je t'ai laissé tous tes biens; aujourd'hui tu es tellement chanceux et riche que les vainceurs envient le vaincu. Je t'ai donné le sacerdoce demandé, bien que la plupart de ceux dont les parents ont fait la guerre ne l'aient pas eu. Ainsi lorsque je t'ai dépassé, tu as essayé de me tuer."

Montaigne a été très fidèle au texte d'origine, ce qui fait qu'on retrouve toutes les phrases, même si elles sont formulées un peu différemment.


La Plèbe raconte l'offre incroyable que fit le Prince à celui qui voulait le tuer:

"Où, dit-il, l'esprit le fait-il? Est-ce pour être empereur? Le mal, par Hercule... En outre, rien ne me fera obstacle vers l'Empire. Tu ne peux pas protéger ta maison, récemment les hommes libres ont la reconnaissance de la justice. Penses-tu que Paulus, que Fabius, que les Cosséens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honorent leur noblesse?"


Lecteurs, suivez l'exemple d'Auguste et soyez cléments envers les jeunes latinistes. Si par ailleurs, le texte entier du sieur de Montaigne vous intéresse, cliquez sur le lien.

Publié dans L'empereur Auguste

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Tribuni 06/12/2008 16:51

Voici le dialogue tant attendu entre Cinna et Auguste:
"Je te demande d'abord: ne m'interromps pas au milieu de mon discours; il te sera donné un temps libre pour parler. Je ne t'ai pas gardé en mémoire, alors que j'étais venu au camp, seulement comme un ennemi intime, mais comme un ennemi né. Je t'ai laissé tous tes biens; aujourd'hui tu es tellement chanceux et riche que les vainceurs envient le vaincu. Je t'ai donné le sacerdoce demandé, bien que la plupart de ceux dont les parents ont fait la guerre ne l'aient pas eu. Ainsi lorsque je t'ai dépassé, tu as essayé de me tuer."
Montaigne a été très fidèle au texte d'origine, ce qui fait qu'on retrouve toutes les phrases, même si elles sont formulées un peu différemment.
Valete.

gallicusmagister 14/12/2008 18:55


Merci. Je l'ai intégré dans le cours de l'article. C'est un travail intéressant. Vive les Tribuni et vive Galba.